Fille de la grâce

Auteur: Usha Jesudasan

Traduit de l’anglais par Carine Bisseck

Une masse de bougainvillées multicolores agit comme un rideau qui me sépare d’un groupe d’enfants jouant à la marelle sur le sol gris cimenté. En me voyant, ils abandonnent leur jeu et viennent vers moi en sautillant. Je suis entourée de minuscules mains voulant tenir la mienne. Des visages rieurs me regardent; de petits corps chauds étreignent mes genoux et je suis submergée par l’émotion.

Je ne sais vraiment pas comment réagir, puisqu’il s’agit de ma première visite dans un orphelinat. Je regarde mon amie qui vient souvent ici rendre visite aux religieuses et aux enfants et je prends exemple sur elle. Elle tient la main d’une petite fille et lui demande ce qu’elle a mangé au petit-déjeuner, tout en serrant contre son corps ample une petite fille légèrement plus âgée. Presque tous les enfants sont des petites filles propres, bien habillées et bien coiffées avec des fleurs dans les cheveux. Certaines d’entre elles affichent quelques signes d’individualité avec les yeux soulignés de khôl pour l’une, un ruban voyant pour une autre, ou encore une queue de cheval ou des bracelets étincelants en verre. Toutes ces petites filles ont été abandonnées par leurs familles, tout simplement parce qu’elles sont nées filles.

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Et cette situation est extrêmement pesante pour les religieuses qui prennent soin de ces enfants.

Les petites filles grandissent dans une atmosphère de discipline et d’esprit de famille. Elles sont envoyées dans les écoles locales, on leur apprend un art ou un métier, ou elles poursuivent des études supérieures en fonction de leurs capacités. Des mariages peuvent également être arrangés pour certaines d’entre elles. Pour la majorité de ces filles, les religieuses qui les élèvent sont leur seule famille et elles ont pour seules amies les autres petites filles avec qui elles jouent au sein de l’orphelinat.

Peut-être parce que je n’avais aucun enfant sur mes genoux, une jeune religieuse plaça une toute petite fille de presque deux mois dans mes bras. La petite avait probablement ressenti la chaleur de mon corps, car elle se mit à l’aise en se blottissant davantage contre moi. Elle avait les doigts comme des allumettes, mais ils s’agrippèrent aux miens avec force. Il se passa quelque chose en moi pendant que je tenais cette petite fille. J’avais envie de pleurer et je me sentais aussi vulnérable que je l’avais été quand j’ai pris mes propres enfants dans mes bras pour la première fois à leur naissance. Je sus avec certitude à ce moment-là que cette enfant ferait partie de nos vies d’une manière ou d’une autre.

Cependant, la religieuse n’en était pas aussi sûre que moi. Elle me donna ses raisons : « Vous avez déjà deux enfants. Nous n’étudions pas les demandes de couples ayant des fils, car cela entraîne beaucoup de problèmes en ce qui concerne le partage des biens et l’héritage familial. Et en plus de cela, vous avez largement dépassé l’âge d’être mère une nouvelle fois. »

Ce soir-là à la maison, nous en avons parlé et mes fils étaient super heureux à l’idée que nous puissions adopter une petite fille. Pour faire bonne mesure, j’ai également demandé l’avis de mes parents au cas où ils s’opposeraient à l’idée de devenir les grands-parents d’une petite fille dont ils ne connaissent pas le passé. Eux aussi m’ont encouragée dans ma démarche.

Malgré cela, une de mes amies m’a avertie : « Ne te fais pas trop d’illusions. Les religieuses sont très pointilleuses et très difficiles quand il s’agit des parents qui veulent adopter leurs petites filles. »

Plus tard cette nuit-là, je n’arrivais pas à trouver le sommeil. « Seigneur, je t’en supplie », ai-je prié, « enveloppe ce bébé dans la chaleur de ton amour. » J’étais incapable de prier davantage. Vers minuit, le téléphone a sonné. La religieuse m’a alors dit ceci : « Cette enfant est à vous si vous la voulez vraiment. »

Mais le plus difficile restait à venir. Comment mon mari réagirait-il? Il devait être hospitalisé pour y subir un traitement long et douloureux. Et n’étais-je pas trop âgée à plus de 40 ans pour revivre toute cette expérience? Cette adoption perturberait énormément ma carrière, qui était exigeante. Peut-être que j’avais tout simplement été trop émotive et trop sentimentale. Mais je n’arrivais pas à oublier la sensation de ce corps fragile qui s’était blotti dans mes bras.

J’ai prévenu mon mari que le bébé était sous-alimenté, minuscule et frêle. Je lui ai également dit que la petite fille avait la peau sombre, qu’elle était maigre et qu’elle n’était pas belle à proprement parler comme le sont la plupart des bébés.

Lorsqu’on plaça la petite dans les bras de mon mari, elle leva ses minuscules doigts semblables à des allumettes, attrapa la poche de son vêtement et s’y cramponna. Il la regarda pendant un long moment, puis lui caressa les doigts et lui chatouilla les pieds. Il se pencha, déposa un baiser sur son front et ses larmes éclaboussèrent les joues du bébé comme des gouttes de pluie, exactement comme cela s’était produit lors de la naissance de nos deux enfants, quand ils furent placés pour la première fois dans ses bras.

Pendant les trois premiers mois, Mallika quitta rarement nos bras. Elle était soit dans les miens, soit dans ceux de mon mari, ou encore dans ceux de ses frères. Tout doucement, ses joues devinrent plus rondes, ses cheveux poussèrent et elle prit du poids.

Pendant la maladie de mon mari, elle avait l’habitude de monter dans notre lit et de caresser le visage de son père, souvent lorsque ses douleurs étaient fortes. « Papa », avait-elle l’habitude de dire alors qu’elle frottait ses petites joues toutes douces contre les siennes, en lui déposant négligemment des baisers un peu partout. Dans ces moments-là, mon mari ne ressentait plus sa douleur et il la prenait dans ses bras en faisant des câlins à ses minuscules épaules.

Nous avons quand même découvert que le fait d’adopter un enfant et en particulier une petite fille s’accompagnait d’une certaine stigmatisation. Certaines personnes bien intentionnées nous ont posé les questions suivantes : « Comment pouvez-vous savoir d’où elle vient? Que se passe-t-il si elle a des origines tribales? Comment pouvez-vous savoir si elle est vraiment intelligente? »

Prier pour donner naissance de préférence à un fils est un fait aussi vieux que la société indienne. L’absence de petites filles est clairement visible dans le Rigveda. On y trouve des hymnes et des prières destinés aux fils et petits-fils, mais il n’y a rien qui concerne les filles. On se réjouit lors de la naissance d’un petit garçon, mais que se passe-t-il lorsque le bébé est une petite fille?

Notre famille peut dire que Mallika, qui a désormais trois ans, nous en a appris beaucoup sur l’amour. Elle nous a montré que chaque enfant est spécial, peu importe l’endroit où il est né ou l’endroit où il a été trouvé. Elle nous a prouvé que tous les enfants ont la capacité divine de pouvoir aimer, de donner de l’amour et de la tendresse et de recevoir ces sentiments avec joie.

Quand je passe devant l’orphelinat et que j’entends les voix des enfants, je me pose la question suivante : tous les enfants ne sont-ils pas des apôtres de Dieu qui nous sont temporairement prêtés pour nous apprendre à aimer?

Cet article a été adapté avec l’autorisation d’India Focus, the missions journal of Campus Crusade for Christ, Inde.

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