Le suicide exige la solitude

Auteur: Allen Unrau

Traduit de l’anglais par Jean Hubert Fotso

Jack sautera du pont aujourd’hui. Il n’arrêtera pas la circulation en quittant ce monde. Il ne cherche pas à attirer l’attention. Il traversera la glissière de sécurité avant de se placer sur le bras de support pour se jeter dans l’eau pour s’ôter la vie.

La semaine dernière, il a lancé un caillou par-dessus le pont pour en chronométrer la chute. Sept secondes. Un livre qu’il a lu à la bibliothèque indique qu’en chute libre, les parachutistes atterrissent à 180 kilomètres à l’heure.

Comment en est-il arrivé là?

Des études montrent que les personnes âgées ont le taux de suicide le plus élevé. Déprimés, ils sont incapables de surmonter les sentiments de perte et de solitude.

Ce qu'homme veut, femme veut?

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Jack a quitté son appartement à 10 heures le matin. Avec un ciel éclairci et aucun vent en vue, le temps est agréable pour la marche. Il se déplace à un rythme plutôt inhabituel : il va d’un pas ordinaire, comme un touriste qui admire le paysage, et en même temps avec détermination, le regard fixé sur sa destination. La circulation est très dense ce matin. Sur leurs volants, les conducteurs jettent un regard furtif sur cet homme qui porte des chaussures en daim, vêtu d’un coupe-vent et d’un panama marron, qui se dirige vers la voie piétonne du pont. Il semble avoir plus de soixante-dix ans, est mince, bien coiffé et mesure presque deux mètres.

Au moment où il arrive au fond de la travée, le bruit des roues des voitures est aussi fort que le battement de son cœur. Les choses ne seront peut-être pas aussi faciles qu’il l’imaginait. Une minifourgonnette couleur argent passe dans la voie extérieure et un enfant blond fait un signe de la main.

« Elle a encore toute sa vie devant elle », pense Jack. « La mienne est passée si vite. »

Les bons vieux jours

Le camion tandem transportant du foin roule à vive allure en soulevant la poussière, mais dégage également une odeur qui lui rappelle son enfance dans les champs. À l’époque, il gagnait un précieux dollar par jour en chargeant des balles de luzerne dans un wagon. Ce montant était alors considérable.

L’argent n’est plus la question aujourd’hui. Il en a assez. Le problème est la solitude. Tous ses enfants vivent au loin et tout a changé depuis le décès sa femme Anna. Jack aime sa famille, et il n’a aucun reproche à se faire dans ce domaine. La note laissée sur la table de la cuisine devrait tout expliquer et les soulager de leur culpabilité. Ce n’est pas leur faute.

Au milieu de la travée, il s’appuie sur la glissière de sécurité. Le pont bouge avec chaque camion qui passe. Une truite couleur argent déchire les eaux près de la rive. Il a eu quelques jours de pêche agréables, en particulier avec son beau-fils Russ, qui s’émoustille chaque fois que la ligne attrape un poisson. Une mouette gris terne se pose sans crainte sur la glissière en quête de nourriture. Comme dernier signe de bonne volonté, Jack lui donne les miettes de sa poche. La mousse du fleuve et les débris flottants attirent son attention sur la chute. L’ombre du pont s’étend sur l’eau. Il sautera dans cette silhouette.

Étape finale : il met sa montre dans un sac en plastique hermétiquement fermé avant de l’enfermer dans sa poche.

Rentre à la maison!

Quelque chose se frotte contre sa jambe. Un chien l’a rejoint sur le pont. Un chien pas très beau, au regard brillant-noir clair avec des taches blanches. D’une race sans classe, mais très amicale. La créature s’assoit et aboie comme si Jack devait savoir ce qu’elle veut.

Elle est mal tombée. Le suicide se fait dans la solitude.

Jack caresse le nez du chien avec son doigt. « Rentre à la maison. » Une langue, longue et mouillée, aussi rapide qu’un épéiste lèche une joue du septuagénaire pendant qu’il se courbe pour chasser doucement le chien. Il doit se séparer de ce spectateur. « Mon gars, allons-y. » Jack le tapote sur la tête et commence à redescendre le pont. Arrivé à l’extrémité de la voie piétonne, le chien s’avance vers des enfants qui jouent derrière une caisse à sable, et disparaît près d’une clôture en cèdre. Jack se retourne pour remonter le pont, mais il n’arrive plus à faire un pas. Une voix interne lui crie :

« Rentre à la maison, rentre à la maison. »

Près de son appartement, il rencontre une voisine qui fait promener son petit caniche blanc.

« Bonjour Jack, vous faites du sport? » demande Elsie. « Vous vous faites rare. »

« Je suis occupé ces derniers temps », répond Jack.

« Pendant que nous y sommes », lui demande-t-il, « as-tu remarqué un chien errant dans le coin ces jours-ci? Moitié beagle et moitié bâtard avec des longues oreilles et des poils ondulés? »

« Oui, pourquoi? », répond-elle. « Il me suit quand je traverse le pont pour aller au marché. Il est très sympathique. Il semblerait qu’il y a une vieille femme sans domicile qui jette du pain par-dessus le pont chaque matin pour les mouettes. Il y va toujours pour chercher des restes. Il parait qu’il suit tout le monde sur le pont. »

Jack ouvre sa porte. Le voyant de son répondeur clignote.

« Salut papa, c’est Roxanne. Nous venons te visiter ce week-end. Ça fait longtemps. Russ veut t’amener pêcher. Je t’aime. Rappelle-moi. »

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